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L’Olive de Fossato

Video Poster

Janvier 2018 – Nous prenons l’avion en direction des montagnes calabraises, vers la région la plus au sud de la botte italienne, juste avant l’Afrique. Lundi matin 11 heures, aéroport de Reggio Calabria, un grand Soleil d’hiver nous accueille. Le parfum méditerranéen flotte déjà dans l’air sur la piste d’atterrissage. Notre vol de retour vers Paris est prévu le mercredi soir, ce qui ne nous laisse que trois petites journées sur place pour « faire un film » dans le village de Fossato.

Nous sommes ici pour filmer la fabrication artisanale d’une huile d’olive délicieuse (sans nom à l’époque) que nous avions découvert quelques semaines plus tôt sur un marché parisien. Nous suivons une longue route sinueuse qui s’enfonce dans les montagnes, jusqu’au village de Fossato Ionico, qui, comme son nom le préfigure, a été bâti au creux d’une fosse, dessinée jadis par une belle rivière, aujourd’hui asséchée. Il s’agit d’une région de l’Italie bordée par la mer Ionienne : « Fossato Ionico. »

Cette fosse est encerclée par de vertes collines jonchées de grands oliviers centenaires. C’est l’hiver, tout est vert, saison idéale pour récolter les olives : le climat est idéal, la maturation des olives est parfaite;  Sandro nous explique qu’en raison de la géographie et de la distance qui sépare le village de la mer, la récolte des olives est décalée d’un ou deux mois par rapport aux oliviers proches des côtes, la terre y serait plus salée en bas.

Sélections en Festivals Internationaux

  • Food Film Fest – Bergamo (Italie)
  • CortoDino Film Festival Dino De Laurentiis (Italie)
  • Zagreb Tourfilm Festival (Croatie)
  • Melbourne Food & Wine Festival Foodie Film Festival (Australie)
  • First-Time Filmmaker Sessions (UK)
  • International Tourism Film Festival – Riga (Lettonie)

 

Sandro, c’est comme ça que les gens d’ici appellent Alessandro, notre guide calabrais francophone. Ici personne ne parle anglais ni vraiment italien : le calabrais est un vieux dialecte issu de l’italien, du grec et autres patois du Sud. Un dialecte mélodieux, aux sonorités paysannes, brutes, sans artifice, une langue à l’ancienne.

Sandro possède donc plusieurs parcelles d’oliviers, c’est à son initiative que nous avons voyagé jusqu’ici. Nous étions partis pour faire un film sur la fabrication de l’huile, mais une fois sur place, nous avons changé d’avis.

Caméras, micros, objectifs et drone prêts, nous montons dans sa vieille Jeep robuste, et grimpons avec lui dans les « campagnes » c’est le nom qu’ils donnent ici aux collines éloignées du village. La caméra tourne, les branches d’oliviers se balancent, nous découvrons des hommes, des femmes, des outils d’un autre temps, mélangés à quelques appareils modernes. Les branches vibrent, les olives se jettent sur les filets qui entourent les grands arbres.

C’est une chorégraphie, un spectacle bien « huilé », c’est agréable à regarder, à enregistrer, à écouter et ils semblent tous fiers de poser pour nous, fiers de nous montrer comment ils perpétuent les vieilles traditions. Les « campagnes » se vident, les gens fuient les villages, l’exode rurale a laissé Fossato dans une mélancolique solitude, mais eux sont toujours là, et nous avons la mission d’immortaliser ces traditions.  Petit à petit nous nous fondons dans le groupe, ils oublient la caméra, c’est là que nous pouvons voler des instant de vie naturels, simples et authentiques.

 

De maisons en maisons, de fermes en fermes, d’usines en usines, tous nous accueillent avec le sourire jusqu’aux oreilles, tous nous racontent leurs histoires, tous nos transportent dans l’émotion de leurs récits. Des saucisses sèchent se balancent au plafond, du fromage local est déballé devant nous, du bon vin fait-maison nous est servi à même le tonneau. A la manière des facteurs de Bienvenue chez les Ch’tis, plus le tournage avançait, plus les verres se remplissaient, plus nos idées se mélangeaient.

C’était décidé, nous devions élargir notre sujet : ce ne sera pas simplement la fabrication de l’huile d’olive, mais un film sur les richesses d’un village hors du temps, pauvre et éloigné de la modernité des grandes villes. Un film sur l’hospitalité, à travers la fabrication de produits simples : l’huile d’olive, le fromage, le pain et le vin. Ce sera un film sur la fuite et le retour, le retour aux essentiels, le retour aux sources, aux racines, un film sur la migration. Les vapeurs d’alcool et de ricotta fraîche nous ont inspirés. Nous avions notre sujet. Il nous fallait à présent un symbole.

 

L‘olive qui s’envole est une référence à la poésie cinématographique des œuvres des cinéastes Kusturica et Fellini, à la manière du poisson d’Arizona Dream ou de l’oie qui s’envole d’une église dans Underground, qui symbolise selon moi l’âme qui s’échappe, la mort. L’olive s’élève et s’envole, elle flotte comme l’âme des ancêtres, comme un souvenir d’autrefois. Elle virevolte dans les airs et nous entraîne au-dessus de ces paysages magnifiques, comme un vaisseau qui nous guide. Nous avons fait de l’olive le symbole de ce film, de cette région, du village de Fossato, symbole de la migration vers l’inconnu,  de la mondialisation, du commerce de ces aliments qui voyagent jusqu’au bout du monde, comme ces gens qui fuient leur village natal vers les grandes villes, ces gens qui se « déconnectent ».

Nous sommes nés ici, avons grandi ici. Comme on disait autrefois : l’oiseau retourne toujours vers son nid. Nous, après tant d’années passées à l’étranger, comme tant d’émigrés, nous devons rentrer au nid.

Maria, narratrice de Fossatolio

Le vol de l’olive au début du film est la mise en image poétique des paroles prononcées par la narratrice à la toute fin. Nous ne pouvions pas retranscrire la singularité de ce petit monde sans utiliser une voix authentique calabraise pour raconter notre histoire – pour raconter leur histoire. Nous avions le choix entre l’italien et le calabrais, nous avons choisi le vrai dialecte calabrais, car à trop vouloir tout universaliser, tout homogénéiser, tout traduire, on perd de la saveur, de la texture et de la profondeur. La plupart des musiques du film sont issues d’un vieil enregistrement sonore de chants du village de Fossato Ionico, enregistrés dans les années 1950. Même s’il s’agit d’un film, et un film est toujours orienté par des choix, par un regard, un cadrage, un rythme imposé par le montage, même si Fossatolio n’est qu’une vérité parmi tant d’autres possibles, nous avons fait de notre mieux pour retranscrire et transmettre leur histoire.

Nous ne sommes ni journalistes, ni auteurs, ni vulgarisateurs, mais des passeurs de moments, d’histoires et d’émotions. Notre valeur ajoutée réside dans nos choix cinématographiques qui vont permettre de faire surgir chez le spectateur le plus d’émotions possibles qu’il aurait ressenties en allant sur place, telles que nous les avons ressenties. Les sons, les parfums, les goûts, les ambiances, les discussions, les textures : réussir à traduire tout ça en film, chaque voyage est un nouvel exercice, chaque film un nouveau challenge.

Suite à la sortie du film, Sandro et sa femme Maria ont décidé de renommer leur huile d’olive comme notre film, elle s’appelle désormais : FOSSATOLIO.

Auteur : Sacha Bodiroga